Discours de Marie-France Casalis lors de sa décoration d'officère de la Légion d'Honneur.

Communiqué du 19-07-2013

La ministre vient de remettre les insignes d'officière de la légion d'honneur

à Marie-France Casalis

Ministère des Droits des femmes

Jeudi 13 juin 2013

 

Madame la Ministre

Chères Amies, amis

Chers parents,

 

Madame la Ministre : merci à vous ! Merci de nous réunir ici, dans ce lieu emblématique du Ministère des droits des femmes. Nous sommes nombreuses ici ce soir à nous être mobilisées pour qu’existe votre ministère, afin que les politiques volontaristes de promotion et défense des droits des femmes soient portées par un membre du gouvernement de façon explicite, dédiée, dotée des moyens à la hauteur de l’enjeu.

 

Merci à vous toutes et tous qui êtes là ce soir. Vous êtes là parce que cet honneur qui m’est fait me dépasse. Parce que cet honneur vous revient. Médaille à l’origine très marquée militairement aujourd’hui elle honore les militantes et militants de luttes pacifiques qui ensemble se mobilisent pour construire une société où filles et garçons, femme ou hommes aient le même accès au droit, à la sécurité, au travail, aux responsabilités.

 

En 1992, Véronique Neiertz en charge des droits des femmes au sein du gouvernement avait élevé au rang de chevalière de la Légion d’honneur la responsable du Mouvement français pour le Planning Familial que j’ai été si longtemps.

 

Aujourd’hui, Madame la Ministre, je lis dans l’honneur que vous me faites un hommage rendu au Collectif Féministe Contre le Viol et plus largement à la lutte contre les violences sexuelles, lutte dans laquelle m’a entraînée mon parcours de vie.

 

Parmi vous beaucoup connaissent ce parcours. Il est la source de mes engagements. Car j’ai beaucoup reçu.

 

Une famille aimante des parents, des frères, des tantes : proches, aimants, présents. L’Oratoire du Louvre une paroisse où le protestantisme libéral a fondé mes capacités d’espérance, d’action, d’amour de soi et des autres.

 

Un lieu de responsabilisation, un lieu  d’action collective pour l’éclaireuse unioniste que j’ai été, à l’action auprès des enfants des Halles avec La Clairière, auprès des enfants du Picoulet, auprès des louveteaux (… et il y en a un dans cette salle…) ! des actions à Nanterre dans les bidonvilles de l’époque, puis plus tard avec toi Robert la création de ce club de jeunes le Rondamis que nous avons animé ensemble et qui, tous les samedi, réunissait dans la musique, les débats, les échanges les jeunes  de l’Oratoire (en 1968 et pendant 4 ans !) : que de belles et dynamiques années !

 

L’attention portée aux souffrances et à la détresse m’ont conduite à rejoindre SOS AMITIE ce service pionnier, premier service d’aide par téléphone conçu, mis en place, et tenu par le Pasteur Jean Casalis et son épouse Louisette, tes parents mon cher Robert. C’est là que nous nous sommes rencontrés et choisis. C’est là aussi que j’ai pu évaluer l’aide précieuse et efficace que peut apporter un téléphone.

 

Des rencontres, des appels, des équipes c’est aussi ce que m’a si généreusement donné le Mouvement Français pour le Planning Familial dans lequel je suis entrée après avoir entendu Simone Iff parler à la radio de ce mouvement féministe d’éducation populaire agissant pour une « éducation sexualisée ».

 

Arriver au Planning dans les années 70 c’était sauter à pieds joints  dans les questions relatives à la sexualité, aux relations entre filles et garçons, entre femmes et hommes, entre mari et femme. C’était découvrir la détresse face à une grossesse non désirée, indésirable,  en même temps que l’extrême injustice des conditions sociales qui rendent possible aux unes ce qui est refusé aux autres. Le Planning a été le lieu où je suis devenue féministe. C’était tardif, j’en conviens. D’autres ont été plus précoces. Tardif peut-être mais motivant et … productif !

 

Découvrir que la maîtrise de leur fécondité par les femmes est perçue comme révolutionnaire  pousse à analyser ce que veut dire reconnaître aux femmes la libre disposition de leur corps.

 

Que de batailles pour obtenir une loi, pour obtenir qu’elle s’applique, pour obtenir qu’elle soit accessible partout dans notre pays. L’avortement : un acte médical pris en charge par la Sécurité Sociale ! à 100 % : Merci Madame la Ministre  ! Ces victoires ne nous ont pas été accordées sans lutte et la mobilisation féministe a été massive, durable. Elle est encore nécessaire.

 

L’avortement ? Un droit toujours fragile, un droit toujours menacé, un droit qu’il faut défendre aujourd’hui encore  pour que les lieux où se pratiquent les IVG trouvent les moyens de fonctionner, pour que de nouvelles générations de praticiens soient encouragées à prendre le relais, pour que des équipes puissent répondre aux demandes des femmes, pour que des lieux emblématiques comme la Maternité des Lilas ne ferment pas. La contraception avec son panel de méthodes est précieuse, indispensable, efficace mais elle ne peut pas, à elle seule, assurer aux femmes la libre disposition de leur corps.

 

Simone de Beauvoir déclarait : " Quand la femme aura obtenu, grâce à la diffusion de la contraception et à la liberté totale de l'avortement, une maîtrise de son corps que n'empoisonneront plus la crainte ni le remords, elle sera disponible pour d'autres luttes. Elle comprendra qu'il lui faut se battre à la fois pour changer son propre statut et cette société qui le lui impose. Elle se battra. Et j'espère qu'un jour viendra où elle gagnera."

Simone de Beauvoir, Présidente de l'association CHOISIR

dans la préface de "Avortement : Une loi en procès l'affaire de Bobigny »- Gallimard

 

« Elle sera disponible pour d’autres luttes ». Et pour moi : ce sera la lutte contre viol et violences sexuelles.

En 1985, à l’appel des courants féministes parisiens regroupés à la Maison des femmes, le Mouvement français pour le Planning Familial, le Mouvement Jeunes Femmes, Halte-aide aux femmes battues, s’organisent en réaction à des viols perpétrés en public devant des témoins qui n’ont pas réagi.

Ensemble, nous décidons d’ouvrir un téléphone. Ce n’est pas le premier, des initiatives militantes avaient existé mais l’absence de moyens n’avait permis ni de les faire connaître, ni de les installer durablement. Nous décidons donc de nous adresser à la Ministre des droits des femmes, c’est Yvette Roudy. L’accueil reçu donne une autre dimension à notre projet.  Viols-Femmes-Informations au (0 800) 05 95 95 sera un numéro d’appel national, gratuit dont l’ouverture est fixée au 8 mars 1986.

A cette date, la gauche n’est plus au pouvoir mais financement et soutien seront assurés par les gouvernements qui se succèdent quelle que soit leur appartenance politique.

Prendre la parole pour se confier est difficile pour les victimes de viol. Elles ont en tête tant de voix qui leur serinent « qu’elles y sont pour quelque chose ».

Faire peser la responsabilité de son acte sur celle qui le subit est une des principales priorités du violeur.

Au 0 800 05 95 95, tous les jours, celles qui nous appellent disent leur surprise de nous entendre leur répondre : Vous avez bien fait de nous appeler, je crois ce que vous venez de me dire, le coupable c’est lui, il n’avait pas le droit, c’est la loi, vous n’y êtes pour rien, nous allons vous aider. » Ce message que rappelle notre dernière affiche.

Depuis près de 30 ans, le Collectif Féministe Contre le Viol se mobilise pour que dans notre pays chacune, chacun, puisse transmettre ce message aux personnes qui confient avoir été violées.

Nous avons besoin de vous pour atteindre cet objectif et nous l’atteindrons :

·         par la formation des professionnels : terrain magnifique de rencontres, d’échanges, de prise de conscience ;

·         par des campagnes publiques de dénonciation du viol et de la violence sexuelle : et nous en attendons de votre part Madame la Ministre même si nous nous efforçons d’en organiser grâce au mécénat et à la créativité militante ;

·         par la pleine application de la loi qui fait du viol un crime passible des Assises ;

·         par l’inscription de l’inceste dans le Code pénal dont il a été effacé si brusquement quelques mois à peine après y avoir été introduit

·         par des politiques publiques, des plans interministériels, des objectifs définis, des étapes progressives.

·         par cette formidable action des chargées de mission et déléguées régionales aux Droits des femmes. J’ai eu le privilège de faire partie de ce réseau durant 14 années avec bonheur, dynamisme et inventivité. Nous étions aidées sur ce front de lutte par le dispositif des commissions départementales d’action contre les violences faites aux femmes mis en place par Michèle André et dont Catherine Morbois a défini la méthodologie d’action. Désormais incluses dans un dispositif plus large les commissions départementales ont montré leur efficacité et leur productivité lorsqu’elles sont soutenues par les directives des politiques publiques, dynamisées, inspirées par les apports de ce formidable partenariat institutionnel, associatif, local, réuni pour agir. Nous y arriverons.

·         par ces initiatives que vous avez mises en place Madame la Ministre : Haut Conseil à l’égalité et surtout la MIPROF mission interministérielle pour la protection des femmes et la lutte contre la traite des êtres humains. C’est avec énergie et détermination que ma participation à ces instances s’appliquera à faire entendre la voix, les besoins et attentes des victimes de viol et autres formes de violences sexuelles que sont le harcèlement, la prostitution, la pornographie.

 

La distinction dont vous m’honorez aujourd’hui, Madame la Ministre, chère Najat, ne concerne pas exclusivement la militante que je suis mais bien plutôt rend hommage aux actions et mobilisations que mènent ensemble sur les divers fronts des luttes féministes, les personnes ici rassemblées militantes, compétentes, infatigables, déterminées.

Parmi elles tout d’abord :

·        L’équipe du CFCV : celles qui répondent aux appels à Viols-Femmes-Informations et font face tous les jours à la réalité et à la cruauté des violences sexuelles, celles qui assurent coordination, gestion, organisation, publications du CFCV ce qui n’est pas un moindre travail ! celles qui animent les groupes de parole, celles qui administrent notre association ;

Parmi mes co-récipiendaires, et beaucoup sont ici :

·         La délégation régionale aux Droits des femmes d’Ile-de-France et les chargées de mission départementales d’Ile-de-France ;

·         Les membres de la commission départementale d’action contre les violences faites aux femmes de Paris ;

·         Les militantes du Planning Familial ;

·         L’équipe de l’Institut de Victimologie attachée à dispenser des soins appropriés aux victimes enfants, adolescents ou adultes, soins dont nous espérons qu’ils seront, demain ?, sans frais pour les victimes majeures comme ils doivent l’être pour les victimes mineures ;

·         L’équipe et les juristes du CIDFF de Paris qui aident les femmes à faire valoir leurs droits et à bénéficier de mesure de protection dans des situations de risque pour leur vie ;

·         Les professionnel-les de santé en médecine générale, au service médico-judiciaire et dans les secteurs PMI, planification familiale, gynécologie obstétrique : formidables terrains de dépistage des violences ;

·         Les universitaires pionnières-rs dans la mise en place d’enseignements sur le genre et l’égalité ;

·         Les responsables et personnels des collectivités territoriales dont l’implication est essentielle pour que se réalisent concrètement les orientations des politiques publiques et que le lien se fasse entre les publics concernés ;

Et les co-récipiendaires indissociables :

·         Les militantes de l’AVFT association contre les violences faites aux femmes au travail, en lutte contre le harcèlement sexuel, elles qui ont subi un tsunami redoutable l’année dernière, quand cette infraction a disparu du Code pénal, elles qui jour après jour soutiennent les femmes dans leur soif de justice ; elles nous donneront dans quelques mois le bilan d’application de la nouvelle infraction ;

·         Les militantes des associations de lutte contre les violences conjugales,  les mariages forcés, les mutilations sexuelles, la prostitution ;

Une rosette n’y suffit pas… mais : je les vois rougir à leur tour…

Aussi, j’arrêterai là en vous redisant, Madame la Ministre, ma gratitude émue et en formant le vœu que l’action contre le viol s’installe et demeure à la Une des agendas ministériels !