Extrait de la tribune Mediapart : « Affaire Barella : on ne naît pas violeur, on le devient – Autopsie d’un crime de haine » 

Publié le 22/06/2026.

« Le viol puis le meurtre de Lyhanna, 11 ans, et l’impunité dont a pu bénéficier Jérôme Barella, son tortionnaire, suscitent un légitime sursaut de révolte. Pour un collectif de personnalités engagé·es contre les violences faites aux femmes et aux enfants, la lutte contre la culture du viol est « vitale » et doit s’attaquer, notamment, à l’industrie pornographique « dont le modèle économique repose exclusivement sur la subversion des interdits et la haine des « dominés ».

Le viol puis le meurtre de Lyhanna, 11 ans, mais peut-être plus encore l’impunité dont a pu bénéficier Jérôme Barella, son tortionnaire – connu par la justice pour des faits du même ordre – suscitent un légitime sursaut de révolte populaire, de ceux qui font trembler les institutions, les ordres établis et ouvrent la voie à l’émancipation des opprimées et la fin des privilèges.

La conscience collective d’être toutes et tous concernés par les violences sexuelles masculines se propage et, à l’heure où il est si difficile de faire commun, ce réveil, ce « non » à la cruauté des hommes – qui brise les ailes des enfants et leur dérobe leur liberté, est un immense moment démocratique que seul le sentiment profond d’injustice est capable de faire surgir.

Il y a de quoi se révolter en effet, toutes les 3 minutes un enfant est violé en France. Toutes les 4 minutes, une femme. Presque toujours ces crimes de haine – traduction d’un privilège sexuel séculaire – sont commis par des hommes.

On ne naît pas violeur, on le devient ; ce qui nous conduit à la conclusion suivante : notre civilisation occidentale – si « supérieure et égalitaire » paraît-il – abrite en son sein un système de domination à même de produire – en dépit de toutes les lois répressives – des centaines de milliers de violeurs – qui amputent des millions de victimes d’une partie de leur être. Face à ce crime de masse commis sans autre motif que celui de la domination, il est permis de se demander si nos sociétés ne sont pas déjà fascistes et si la culture du viol n’est pas la matrice de toutes les tyrannies.

Mais que faire alors ? Comment libérer nos sociétés de ce fascisme sexuel ? Nous, engagé·es contre les violences faites aux femmes et aux enfants, savons qu’il faut avant toute chose mener une bataille sans trêve contre la “culture du viol” partout où elle se trouve. Dans les médias, le cinéma, les jeux vidéos, la musique, la publicité et surtout dans la pornographie consommée très régulièrement par 19 millions de personnes en France, dont 2,3 millions de mineur.es dès 11 ans.

Les normes de la culture du viol sont plus puissantes que les lois pénales et les neutralisent. La « culture du viol » consiste « en un ensemble de croyances encourageant l’agression sexuelle masculine et favorisant la violence fondée sur le genre, qui se manifeste par la normalisation ou la banalisation de la violence sexuelle, du viol et du harcèlement sexuel, et qui trouve son origine dans les stéréotypes de genre, le sexisme, la misogynie et la répartition inégale du pouvoir entre les hommes et les femmes; » selon une résolution du Parlement européen en 2023.

L’anthropologue V. Nahoum-Grappe démontre dans son article « La culture contemporaine du viol. Mise en scène, signe de domination, arme en temps de guerre » en quoi l’immixtion de la violence dans la sphère de la sexualité n’est pas neutre historiquement. Il ne s’agit pas de « préférences sexuelles » relevant d’un choix intime détaché de toute valeur ou système. Elle établit une filiation entre nos normes sexuelles contemporaines (BDSM ou pornographie) et les crimes et tortures perpétrés par les hommes sur les champs de bataille, à savoir dans un contexte de totale liberté « où tout est permis » où les « vaincues » subissaient « gang bang », « triples pénétration » et autres mises en scène déshumanisantes (première et seconde guerres mondiales, guerre coloniale : Indochine, Algérie ou l’esclavage).

La norme sexuelle hégémonique est donc celle de la domination sexiste et coloniale. Nous baignons dans les fantasmes des oppresseurs, des violeurs, des pornocrates, des colons. La norme culturelle est celle de la domination. Ce marasme de haine conditionne les hommes et favorise tous les passages à l’acte.

Le Haut Conseil à l’Egalité a comptabilisé sur les cinq plateformes pornographiques les plus visionnées 1,3 million de vidéos avec le mot-clef “teen” (adolescente), 139 000 vidéos avec “écolière”, 138 000 vidéos avec “daddy” et ont une catégorie “fantasme familial” érotisant l’inceste.

À l’instar de tous les violeurs ordinaires, Jérôme Barella consommait de la pornographie. Il avait fait l’objet de plusieurs signalements pour détention de contenus pédopornographiques par l’organisme américain de référence qui lutte contre la pédocriminalité en ligne.

L’institution judiciaire est depuis longtemps aux premières loges pour mesurer les répercussions dramatiques de la consommation massive de la pornographie sur les passages à l’acte. V. Béchu, ex-cheffe de l’OFMIN, déclarait en 2023 : “Tous les commanditaires de live streaming et consommateurs de vidéos et de photos [pédocriminels] ne passent pas à l’acte. Mais tous ceux qui sont passés à l’acte ont au moins une fois regardé ces images.”

Dans tous les dossiers de violences sexuelles, on trouve trace de pornographie. Le Parquet préfère t-il laisser ce systeme normatif fasciste fabriquer des millions de violeurs au berceau, attendre l’inévitable passage à l’acte et, tel Sisyphe, les envoyer un après l’autre en prison, où d’ailleurs certains pourront continuer à consommer de la pornographie.

Si l’institution judiciaire freine et regarde ailleurs, la société, elle aussi, est lâche et complaisante avec la culture du viol. La société exige des coupables mais est-elle vraiment prête à une introspection qui supposerait de renoncer à ce que certains considèrent comme un « droit », un « privilège » ou une « liberté » ?

Quand il s’agira de mettre dans la balance la vie et l’intégrité des enfants et de l’autre côté l’industrie pornographique et nos habitus sexuels, quel choix allons-nous faire ? Allons-nous préférer sauver les entrepreneurs hypothétiques d’un porno éthique illusoire ? Il n’y a pas de pornographie éthique. On étrangle, on frappe, et on reproduit la culture du viol dans le porno labélisé « éthique ».

La “panique morale” (brandie par certains lorsque l’on s’attaque à l’industrie pornographique) est du côté des pornocrates qui nous imposent leur vision du monde réactionnaire, en hurlant à la censure, comme si leurs propos sexistes relevaient de la liberté d’expression. Procédé classique qui ne leurre plus personne. Comme le disait Camus « la révolte fait le procès à la liberté totale. Elle conteste justement le pouvoir illimité qui autorise un supérieur à violer la limite de l’interdit […] la révolte n’humilie personne ». La subversion pornographique, elle, en revanche, humilie toute l’humanité.

Du reste, la pornographie n’a aucune utilité sociale. En revanche, elle a un coût incommensurable. Dans 49% des cas, les mis en cause pour viol sur mineur sont mineurs eux-mêmes. Les cours d’EVARS, bien qu’indispensables, ne feront pas le poids face aux tubes pornographiques. Selon la chercheuse Maria Hernandez-Mora, l’exposition aux images pornographiques est un “viol psychique”. Soutenir qu’il suffirait d’apprendre aux jeunes à “prendre de la distance face à ces images” est totalement irresponsable voire revictimisant, lorsqu’on sait que dans une classe plus de 3 jeunes sont victimes de violences sexuelles. Dans la même veine, présumer que les parents sont tous protecteurs c’est nier que souvent ce sont eux qui donnent accès aux vidéos pornographiques, notamment les pères incestueurs.

Nous sommes à la croisée des chemins. Lutter contre la culture du viol est vital pour notre société.

Il est grand temps que l’institution judiciaire, et la société toute entière s’attaquent à la culture du viol et à l’industrie pornographique dont le modèle économique repose exclusivement sur la subversion des interdits et la haine des autres, les “dominés”. »

Source : Mediapart (retrouvez la tribune en intégralité ici)

 

Signataires :

Lorraine Questiaux, avocate au barreau de Paris

Emmanuelle Piet, Présidente du Collectif féministe contre le viol

Ernestine Ronai, ex-présidente de l’Observatoire des violences en Seine Saint Denis

Arnaud Gallais, anthropologue, président de Mouv’Enfants, ancien membre de la Ciivise

Carine Durrieu Diebolt, avocate ancienne membre de la Ciivise

Seydi BA, avocat au barreau de Paris

Céline Piques, porte-parole d’Osez le Féminisme

Willy Pelletier, sociologue, Université de Picardie

Tassadit Yacine, anthropologue, directrice d’étude EHESS, directrice de la revue Awal

Benjamin Ferron, sociologue, Université Paris-Est Créteil

Anna Mouglalis, actrice

Quentin Dekimpe, avocat au barreau de Bobigny

Camille Martini, avocate au barreau des Hauts de Seine

Claire Dujardin, avocate au barreau de Toulouse

Lucile Piermont, avocate au barreau de Paris

Isabelle Thieuleux, avocate au barreau de Paris

Vanina Meplain, avocate au barreau de Paris

Pauline Soubie-Ninet, avocate au barreau de Paris

Louise Brochain, avocate au barreau de Paris

 

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